Rêve d’enfant en terre Kabyle

(bribes d’une conversation dans un café dans le quartier de la Bastille)

« Quand j’étais enfant j’étais gentil, j’aimais rendre service, j’étais souvent premier à l’école. C’est peut-être pour ça qu’on a pensé à moi et qu’on ma fait confiance. Il y avait deux casernes sur mon parcours. J’allais chercher de la viande. Il y avait une femme qui était agent de liaison, c’est elle qui s’occupait des lieux de rendez-vous, de la logistique, de l’approvisionnement des combattants clandestins. Parfois ils venaient à la maison. Ils étaient quatre ou six je m’asseyais à leur côté et ils me laissaient toucher leurs armes. Je les admirais, je voulais être comme eux et je me disais que quand je serais grand je serai l’un d’entre eux. Une fois il y en a un qui m’a dit, tu sais, tous ces camions, les casernes, les avions, tout ça un jour sera à nous, à l’Algérie.

Dans toutes les familles il y avait des visages qu’on ne verrait plus, qui avaient été engloutis dans le tourbillon de la guerre. L’armée française avait bombardé des villages, la répression avait été sanglante, l’humiliation, les arrestations arbitraires, la torture. On vivait de moments forts, dans la peur et l’espoir, toujours en présence de la mort. Enfant je n’ai pas connu autre chose que cette violence de tous les jours, le couvre-feu, les rafales des mitraillettes, le bruit sourd des obus et cette odeur caractéristique de chair brûlée et d’incendie que je ne pourrai jamais oublier. Quand ça se tassait on repartait faire nos devoirs ou jouer un coup. Il n’y avait pas d’autre vie, la vie de tous les jours, c’était la guerre au quotidien.

Des années plus tard ça me paraissait tellement incroyable de pouvoir sortir tard, de marcher dans la nuit sans raser les murs, sans se jeter dans le fossé. A la fin de la guerre, j’ai vu les combattants de l’ombre disparaître et d’autres qui jusqu’à là n’avaient rien fait, allumer le brasier du massacre.

Une fois le FLN au pouvoir, une page avait été tournée. C’était inévitable, une colonisation finit toujours par créer la révolte. L’imposition d’une culture aussi admirable soit-elle, est un viol dans lequel on écrase l’identité de l’indigène. Toutes ces peuplades de l’Europe, ont la mémoire courte, ils avaient de bons arguments sur les bienfaits de la colonisation, mais les descendants des barbares aux confins de l’Empire, loin du monde civilisé : ces Francs, Saxons, et Goths que l’on vendait comme esclaves dans les marchés de la Rome Impériale ne pouvaient pas ignorer au fond d’eux-mêmes que tout être humain aspire à son auto-détermination, que les êtres et les peuples ont le droit de choisir leur destin et quand ce droit leur est enlevé il le reprennent tôt ou tard et par n’importe quel moyen.

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